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Bien-être

Ça veut dire quoi le bien-être au travail ?

Bonheur et travail sont-ils réconciliables ? Les entreprises auraient tout à y gagner. Elles sont de plus en plus nombreuses à prendre le problème à bras le corps… avec plus ou moins de bonheur.

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Ça veut dire quoi le bien-être au travail ?

En France, 38% des salariés souffrent de stress, un sur deux ressent une fatigue liée à une surcharge de travail et 63% se disent potentiellement concernés par le risque d’épuisement professionnel. Voilà les chiffres, plutôt inquiétants, d’une étude publiée en février par BVA-BPI Group (“Baromètre des salariés. La santé et le bien-être au travail”). Plus grave peut-être : selon la même enquête, seuls 15% des salariés interrogés constatent une implication de leur entreprise pour améliorer leur qualité de vie. Pourtant, côté employeur, la question du bien-être sur le lieu de travail n’est pas nouvelle. “Elle se pose depuis les débuts du taylorisme, rappelle Danièle Linhart, sociologue, spécialiste de l’évolution du travail et directrice de recherche au CNRS. Il y a toujours eu l’idée que les salariés bien dans leur peau étaient plus productifs que ceux qui sont malheureux.” Pourquoi, alors, ce sentiment que les entreprises ne font rien ?

Plus question de se tuer au boulot !

Sans doute parce que la question de la façon dont on vit au travail n’a jamais été aussi sensible. “Ce qui est nouveau, c’est que le bien-être au travail est officiellement devenu une question légitime, observe Dominique Steiler, directeur associé de Grenoble Ecole de Management et titulaire de la chaire paix économique, bien-être au travail et mindfulness. En Occident, la culture judéo-chrétienne a toujours considéré que le travail doit être une souffrance. On se rend dans un lieu de souffrance pour gagner son droit au repos.” Une conception doloriste désormais largement battue en brèche. Plus question de se tuer au travail ! La vague de suicides chez France Télécom – en 2008 et 2009, 35 salariés du groupe se sont donné la mort – a fait l’effet d’un électrochoc.

Et les nouvelles générations, en quête d’un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, font du bien-être un enjeu central du travail : “Pour attirer les plus jeunes collaborateurs, la rémunération ne suffit plus. Un environnement de travail favorable est indispensable pour leur donner envie de rester”, résume Laurence Breton-Kueny, vice-présidente de l’Association nationale des directeurs des ressources humaines et DRH du groupe Afnor. Autre facteur qui joue en faveur d’une meilleure prise en compte de la qualité de vie au boulot : entre le recul de l’âge de départ à la retraite et l’allongement de la durée de vie professionnelle, “il va falloir apprendre à gérer les seniors en entreprise, relève Laurence Breton-Kueny. Autrement dit, améliorer les conditions de travail et anticiper des coûts plus élevés en termes de prévention des pathologies, de mutuelles et de prévoyance”.

La révolution du bien-être

Se préoccuper du bien-être de ses salariés n’est donc plus une option : c’est une nécessité ! C’est dans ce contexte qu’on voit apparaître depuis quelques années des chief happiness officers. Comprenez : des responsables du bonheur au travail. “Leur job, c’est d’améliorer la qualité de vie des salariés, définit Catherine Testa, cofondatrice du Club CHO, un club de réflexion sur l’avenir du travail. Ils planchent sur l’accompagnement des salariés au changement. Ils vont utiliser des outils comme la formation ou le design thinking (appliquer les méthodes d’un designer pour résoudre un problème), travailler en concertation avec les RH, revoir l’environnement de travail, etc.” Le poste a, certes, une définition très variable selon les entreprises.

Parmi les chief happiness officers, on trouvera aussi bien celui qui installe un baby-foot dans l’open-space de sa start-up, que l’office manager ou l’expérience manager chargé de l’animation des espaces de travail, ou qu’un manager de haut niveau investi de missions beaucoup plus larges, en lien étroit avec la direction. Mais chut ! “Ceux qui exercent ce métier dans des grands groupes ne communiquent jamais”, raconte Catherine Testa. Quoi qu’il en soit, l’apparition de ce poste dans les organigrammes est la preuve que, pour les entreprises, il est temps de faire quelque chose.

Le temps de la lenteur

Mais quoi ? Cours de yoga, massages, séances de méditation, conciergerie, aide à la gestion du sommeil, conseils nutrition, stages anticlope… Les idées ne manquent pas pour chouchouter les salariés et tenter de leur rendre la vie plus aisée. Au risque de ne proposer que des solutions cosmétiques : “Ce qui caractérise ces mesures, c’est qu’elles sont périphériques : on agit sur l’environnement de travail, plus que sur le contenu de l’activité, critique la sociologue Danièle Linhart. Parfois, cela devient incompréhensible pour le salarié, confronté, d’un côté, à des exigences toujours plus stressantes et bercé, d’un autre côté, par un discours lénifiant, “on est là pour toi, pour ton bien-être”.” Des injonctions contradictoires qui risquent de culpabiliser les employés : si tu n’es pas heureux avec tout l’argent qu’on dépense pour toi, cela relève de ta responsabilité. Une certaine tyrannie du bonheur…

Pour Dominique Steiler, la complexité de la notion de bien-être au travail réside dans la question du rapport au temps. “Le temps de l’entreprise est celui de l’urgence, alors que celui de la personne et du bien-être est celui de la lenteur, nuance-t-il. Or, quand une entreprise investit, y compris la question du bien-être, elle attend un retour rapide sur investissement. ” Pour le chercheur, les dirigeants réagissent de trois façons différentes face aux enjeux du bien-être. “Il y a ceux qui considèrent que c’est normal que le job soit difficile et mettent en place des actions pour faire taire la contestation. Il y a ceux qui ont compris qu’il faut avancer sur le sujet, mais ne savent pas comment s’y prendre. Et enfin, ceux qui ont compris que c’est un enjeu stratégique et s’en emparent à bras le corps.” Et de citer l’exemple de ce dirigeant d’entreprise qui a associé l’ensemble de ses salariés à la remise à plat… de sa politique salariale! “On pourrait croire que cela ne traite pas du bien-être. Mais en réalité, bien sûr que si : en corrigeant une injustice salariale mal vécue en interne, ce patron prend soin du bien-être, au sens large, de ses salariés”, conclut Dominique Steiler. Le respect vaudra toujours plus que des gadgets.

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